Le bruit de couloir devient officiel : on va lui décerner le Prix Nobel. Il s'y prépare ; il est revenu pour ça. Oh, il avait bien quelques concurrents, plus ou moins flamboyants. Mais il a eu vite fait de les dépasser ; par certaines phrases subtiles, par certains poèmes bien sentis, il a su éclairer la littérature d'un jour nouveau.
Docile, il a déjà rejoint Stockholm, quelques jours avant la cérémonie - pour s'imprégner. Il y écrit des billets, sobres, purs, définitifs. Ses journées passent.
Le matin qui précède la remise du Prix, une lettre l'attend au comptoir de l'hôtel. Elle émane d'un écrivain jaloux, haineux, sans talent ; elle contient des propos à la hauteur de leur auteur - mais pas besoin de talent pour piquer là où c'est douloureux. Ligne après ligne, le futur Prix Nobel encaisse. Et le futur Prix Nobel souffre. Il souffre mais il se tait - sa plume se tait, elle se tait à jamais.
Il prend un taxi et un coupe-papier. Il sait très bien où aller et il s'est résolu à y aller. Il entre dans la chambre de celui qui aura su briser sa carrière, et lève le bras bien haut.
Dans le journal du soir, on apprend que le Prix Nobel de littérature ne sera pas décerné cette année.