Questions fondamentales et désuètes
Je ne possède pas le don d'empathie, je crois donc qu'il me faut vivre pour écrire. Je suis ainsi allé vivre samedi matin une expérience qui s'est révélée décevante : j'ai manifesté.
Je suis parti en vélo au centre-ville, c'est loin le centre-ville. J'ai accroché mon vélo à un arbre avec un anti-vol, exprimant ainsi mon attachement résiduel au principe de propriété, et j'ai rejoint le cortège. Nous étions environ quatre mille à parcourir les rues d'une ville qui compte plus de cent mille habitants. Je ne sais pas si ça fait beaucoup ; je crois qu'il y a plus de monde au stade le samedi après-midi.
Premier constat : aucun parti n'est représenté. Comment faire passer un message politique sans l'appui des partis ? Deuxième constat : le mot d'ordre n'est pas clair. On m'a fait venir pour protester contre la remise en question des 35 heures. Or les leaders syndicaux à mes côtés se plaignent essentiellement de la baisse du pouvoir d'achat et de la faible valorisation des salaires. Troisième constat : leur slogan est naze, trop long, trop flou, trop mou. "Public, privé, salaires, emploi : même combat !" Personne n'arrive au bout sans se tromper.
OK... Menons un combat global à quatre mille dans la rue. OK... Gueulons : "Augmentez les salaires, pas les horaires." Mais je me mets à la place du gouvernement qui ne nous écoute qu'à moitié et entend une petite voix se plaindre : "Bouh ! La pauvreté, c'est mal. On veut des sous." Très bien, dit le gouvernement, alors faites des heures sup : c'est très bien payé.
J'aurais voulu qu'on gueule : "Raffarin : démission" ou "Chirac, patrons : même combat". Un vrai truc de gauche, quoi. En tant qu'étudiant sur le tard, voué à faire partie de la classe moyenne, ma lutte est toute simple : je veux avoir plein de congés grâce à la RTT ; je veux partager mon temps de travail avec d'autres ; je veux de l'emploi pour tous, des œufs à la coque et du cacao chaud.
Un peu déçu donc, je suis reparti à vélo par un autre chemin. Mais bon, je suis content parce qu'au retour, j'ai vu un side-car.